Cours donné à l'Université Paris-X, 2e semestre de l'année 2007, dans le cadre du module "Qu'est-ce que l'ethnomusicologie?" (L2 SSA). 

Il s'agit de comparer deux situations musicales. L'une est celle des musiciens professionnels de Zece Prăjini (en Roumanie, dans la région Moldave). L'autre est celle des Gitans Flamencos de Jerez de la Frontera. J'ai travaillé à Zece Prăjini pour ma thèse de doctorat et mon premier livre. Ci-dessous, il n'y a donc vraiment que des notes pour la section correspondante. Pour les Gitans de Jerez, je me suis appuyé sur le livre que leur a consacré C. Pasqualino: DIre le chant. Les Gitans flamencos d’Andalousie, Paris, CNRS/Éditions de la maison des sciences de l’homme, 1998.

 

La thèse sous-tendant cette comparaison est que l'insertion sociale et économique de la musique est plus importante que l'hypothétique "bagage culturel" que les nomades d'Europe auraient emmené avec eux dans leurs pérégrinations. D'après les historiens, Gitans et Rroma sont issus d'un même peuple. D'après les disquaires les musiques "tsiganes" et "gitanes" se rangent dans le même bac. Je tente, à l'inverse, de montrer l'écart entre une conception professionnelle de la musique (celle des lăutari, i.e. musiciens professionnels, de Zece Prăjini) et une conception communautaire (celle des Gitans flamencos). Pour l'anthropologue, de telles déterminations sont plus importantes que l'appartenance "ethnique". 

Zece Prăjini

  • Description du village...
  • Musiciens professionnels --> lăutari
  • Dans le milieu, rural, lăutar implique presque toujours ţigan. L'inverse n'est pas vrai cependant.
  • Les lăutari jouent le plus souvent pour les non-tsiganes (Gaje). Les auditeurs locaux reconnaissent deux styles différents et, dans une moindre mesure, deux répertoires. Ces différences peuvent être commentées aussi bien en rromanes vs. gajicanes qu'en «connaisseurs» vs. «grand public».
  • Ce n'est donc pas forcément l'ethnicité qui est mise en avant. Partout en Roumanie, le discours sur le folklore est très présent (...). Les Tsiganes sont l'essentiel des musciens professionnels qui jouent ce folklore mais il n'est pas censé leur «appartenir». Ce qui caractérise leur jeu est surtout une maîtrise virtuose... 

Fabricants d'émotion

  • Rémunération. Bacşiş. Emotions sur commande
  • Textes chantés: position neutre. Ce n'est pas le chanteur qui s'exprime. Il ne fait que réaliser la chanson. 
  • Il y a toujours un prétexte pour jouer: une demande ou un service à rendre. 

Ruse et malice

  • Qu'est-ce qu'une mélodie?
  • Que jouent les musiciens?
  • Impro, compo?

Jerez de la Frontera

Dire le chant

Travail monographique. Jerez de la Frontera. Gitans flamencos.

L'ouvrage traite de l'identité Gitane, du chant et de la danse flamenco [NB: traditionnellement, le flamenco est une forme avant tout vocale et chorégraphique. La guitare, est un instrument d'accompagnement. Certains guitaristes virtuoses, dont le plus connu est sans doute Paco de Lucia, ont popularisé des formes musicales qui placent la guitare au premier plan. Mais à Jerez, l'accent est encore mis sur le chant. En général, les chanteurs ne sont pas guitaristes, ni inversement.] Aucune transcription (aucun CD non plus, mais la musique flamenca est bien documentée par ailleurs). Beaucoup d'extraits d'entretiens cités (--> présentation bien vivante). Quelques photos au centre de l'ouvrage.

Dans les premiers chapitres, C. Pasqualino présente la ville et ses quartiers Gitans. Il y en a deux, entre lesquels règne un certain antagonisme. Pour le dire en peu de mots, les gens de Santaigo trouvent que ceux de San Miguel sont des rustres. Les gens de San Miguel trouvent que ceux de Santiago sont des bourgeois et qu'ils s'éloignent du véritable esprit Gitan... Cette opposition montre en fait une tension entre deux compréhensions de la gitanité: l'une plus sauvage, l'autre plus raffinée...

L'auteur consacre un chapitre aux fiançailles et au mariage, en suivant le parcours qui mène à l'un puis à l'autre. C'est l'occasion de discuter des rapportsentre hommes et femmes mais aussi de la manière dont des familles tissent de liens d'alliance, de l'endogamine relative du groupe (il est assez rare que les Gitans se marient avec des non-Gitans)...

Danse

Plusieurs danses de spécialistes (siguiriya, soleá, alegrías): exécutées souvent sur scène, pour des Payos, mais plus rarement dans les fêtes Gitanes. La buleria est, en revanche, connue de tous. Quelques pas de base mais surtout, grande place laissée à la fantaisie.

Cercle de danse, musiciens et spectateurs autour. Danse de femmes (et plus rarement d'hommes).

Importance du regard: il est expressif et fixe à tour de rôle certains spectateurs. La danseuse n'est pas dans une «bulle» où elle mènerait un monologue. Par son regard, elle interpelle des gens choisis parmi ceux qui la regardent.

 

Pas de danse (Pasqualino 1998)
Pas de danse (Pasqualino 1998)

Pas de danse (Pasqualino 1998)

Photos de C. Pasqualino (1998)

 

Buleria chantée par Manuel Agujetas, accompagné par Manolo Sanlucar à la guitare

(Album Agujetas, tres generaciones, EFV 2002).

 

Trois étapes: mouvement d'attaque (empiezo), appel (llamada), sortie (irte). Plus la buleria est courte, meilleure elle est. «En deux ou trois coups de pinceau». Parfois la danse se réduit à une simple succession de postures.

Danse de Maria, au cours d'une fête de baptême: description p. 111

Danse et tauromachie: figures, postures, caractère féminin du torero (dans la première partie de la corrida). 


Chant

Le chant est surtout affaire d'hommes (mais les femmes chantent aussi parfois, tout comme les hommes dansent à l'occasion la buleria...).

Plusieurs genres, distingués surtout par le compas: mètre et rythme. Mélodies et textes largement improvisées, sur des patrons communs.

Histoire de Manuel Agujetas: p. 61-63.

À Jerez, on met clairement en rapport le chant d'Agujetas avec sa vie (peut-être romancée ou mythisée mais là n'est pas la question). Agujetas est un désastre incarné, une catastrophe à répétition. Il est rustre, moche, sa voix est sale, sa femme le trompe, ses enfants sont en prison, il n'a pas d'argent (ou il le dépense dès qu'il le gagne), taciturne, il n'a presque pas d'amis...Et pourtant, il est immensément populaire à Jerez, pour toutes ces raisons réunies justement. Il incarne une sorte d'idéal de l'homme Gitan: à la fois intraitable et en intense souffrance. C. Pasqualino montre d'ailleurs avec beaucoup de finesse les liens que tissent les Gitans de Jerez entre leur propre identité et le martyre du Christ (la Vierge, qui souffre aussi mais d'une autre manière, est aussi un modèle, plus part iculièrement pour l'identité féminine). Lorsque Manuel Agujetas chante, c'est tout ce vécu de peine et de traumatismes que les auditeurs (connaisseurs) retrouvent dans son chant.

Écouter une Siguiriyas par Agujetas el Viejo. [Remarquer les exclamations des audituers: celles-ci saluent des traits de guitare ou de chant ou des textes particulièrement réussis. Remarquer aussi le rythme, très flottant au début, puis de plus en plus clair. Voix rauque, dernier vers poussé jusqu'à s'en "faire saigner les poumons", disent les chanteurs...]

En principe, tous ornements et mièvreries doivent être exclus. On cherche la vérité... La situation n'est pas du tout la même que celle des musiciens professionnels de Roumanie. Ce n'est pas seulement affaire d'éloignement culturel. Une part de cette attitude différente par rapport à la musique peut être expliquée simplement par le statut économique des musiciens. Parmi les meilleurs chanteurs de Jerez, certains se produisent aussi en concert. Lorsqu'ils parlent de ces performances, destinées aux Payos, ils se posent, eux aussi, en «fabricants d'émotion».

On notera toutefois une différence: les chanteurs de Jerez opposent une musique sincère -- pour les proches, les amis, les autres Gitans -- à un chant non-sincère, pour l'argent, pour les autres, pour les non-Gitans, etc. Les lăutari moldaves ne font pas de telles distinctions. Même pour les auditeurs proches, ils restent professionnels. Ce ne sont pas leurs sentiments qui rendent la musique bonne mais leurs compétences. Il n'y a donc pas une musique «pour les autres» et une musique «pour soi». Il y a bien des styles différents: les Gaje préfèrent une musique, les Rroma une autre. Mais c'est une question de préférence. Si les Gaje demandaient à ce qu'on leur joue rromanes, il n'y aurait aucun problème à les satisfaire (et à l'inverse, si les Rroma demandaient un jeu gajicanes, aucun problème non plus). D'ailleurs, de telles «exceptions» se produisent parfois.

Cette posture professionnelle, qui consiste à déconnecter le sentiment ressenti de celui produit, semble donc liée au professionalisme, davantage qu'à l'ethnicité.